entrée S21 cambodge

Visite de S21, la prison secrète de Pol Pot

Dans une école du centre de Phnom Penh, le lycée Tuol Sleng, a été ouvert durant la période des Khmers Rouges le plus grand centre de détention et de torture du Cambodge. De 1975 à 1979, plus de 12 380 personnes furent torturés dans ce lieu. Dans son livre L’élimination, Rithy Panh raconte: « À S21, nul n’échappe à la torture. Nul n’échappe à la mort ».

La visite est intense et n’épargne aucun détail: on voit encore les chaînes dans les cellules, une boîte à munitions dans lesquelles les prisonniers faisaient leurs besoins, les barbelés tout autour de la cour. Tout juste remis d’une intoxication alimentaire, mon propre corps est faible, affaibli encore plus par les photos aux murs montrant les atrocités qui ont eu lieu ici. Un panneau gigantesque rappelle les règles aux prisonniers:

1. Réponds conformément à la question que je t’ai posé. N’essaie pas de détourner la mienne.
6. Pendant la bastonnade ou l’électrochoc, il est interdit de crier fort. 7. Reste assis tranquillement. Attends mes ordres, s’il n’y a pas d’ordre, ne fais rien.
9. Si vous ne suivez pas tous les ordres ci-dessus, vous recevrez des coups de bâton, de fils électrique et des électrochocs.

Un peu plus loin, un autre panneau affiche: No Pokemon Game Here. Retour brutal en 2017. L’audioguide me replonge à la fin des années 1970. Une voix nous raconte les histoires de ces prisonniers, du Cambodge. Les histoires sont dures, mais nécessaires. Le Cambodge ne veut pas oublier. Le Cambodge n’est pas la Chine. Malgré la grande famine et la révolution culturelle, le bilan officiel de Mao fait toujours état de 70% positif, 30% négatif et le portrait de Mao trône toujours devant la Cité Interdite. Au Cambodge, on ne glorifie plus Pol Pot et on ne fait pas preuve de red amnesia, et c’est le portrait de Norodom Sihanouk qu’on retrouve accroché au Palais Royal de Phnom Penh.

L’audioguide nous raconte l’histoire de Kaing Guek Eav, dit Duch, le responsable du centre de torture S21. Un peu plus loin, une inscription au marqueur, laissée par un visiteur sur un mur à cet effet, fait apparaître: Trump is a Douche. Joli jeu de mot. Un douche en anglais est l’abréviation de douchebag qu’on pourrait traduire par crétin, voir par gros con, tout en étant une référence claire à Duch. Dans une autre salle, on se fait épier par ce mur de portraits, tout ces visages, ces anonymes qui ont péri ici. On connaît l’histoire de certains, par exemple de Bophana, qui a payé de sa vie pour avoir écrit des lettres d’amour à son mari. Rithy Panh a consacré un documentaire à son histoire, Bophana, une tragédie cambodgienne.

Il y a également l’histoire de Kerry Hamill, ce jeune néo-zélandais de 26 ans qui voyageait en bateau dans la région et qu’une tempête a fait s’échouer en août 1978 au large de Koh Tang, une île au sud-ouest du Cambodge. Il sera alors fait prisonnier et torturé pendant deux mois à S21, afin qu’il avoue qu’il est en fait un agent secret. Selon Rithy Panh dans L’élimination, la pratique était courante: « On sait aussi que les bourreaux exigent des prisonniers qu’ils reconnaissent qu’ils sont à la solde du KGB, de la CIA, ou des Vietnamiens. Comme la vérité prolétarienne est simple ! ». Dans sa confession, Kerry a déclaré être un agent à la solde du Colonel Sanders… soit le nom du fondateur de KFC, et pour le nom d’un de ses supérieurs, il donne le nom de Mr. S. Tarr. Son frère racontera plus tard qu’il s’agissait d’un message pour sa mère, nommée Esther.

Durant la période des Khmers Rouges, au total on décompte plus de 1,7 millions de morts, soit presque… un tiers des habitants du pays. Duch a finalement été condamné à 30 ans de prison en… 2010 et s’est converti au christianisme en 1995. On peut imaginer que l’idée de pardon chère au christianisme lui convient mieux que celle du karma lié au bouddhisme… 

Pour mieux comprendre l’histoire du Cambodge et l’impact que fut l’arrivée des Khmers Rouges au pouvoir, je recommande l’excellent documentaire Don’t Think I’ve Forgotten: Cambodia’s Lost Rock and Roll.

Plus jamais ça ?

On sait qu’à 30 km de Damas se situe l’une des plus atroces prison de Syrie où la torture est également institutionnalisée. Près de 13 000 personnes auraient été exécutées entre 2011 et 2015. Amnesty International parle même de la prison comme d’un « abattoir ». Dans une tribune dans le journal Le Monde du 14 février 2017, Rithy Panh – encore lui – prend la parole:

« A S21, on faisait manger aux prisonniers leurs excréments. On frappait. On électrocutait. On questionnait la nuit, le jour, pendant des semaines, des mois. Puis quand le dossier était complet, presque archivé déjà, le supplicié partait dans la nuit vers le champ de la mort. Toi, lecteur démocratique, sagement assis dans ton canapé à lire Le Monde, tu es maintenant comme moi, l’âge venu : saisi par une connaissance partielle, terrible, qu’il faudra approfondir, le jour venu, pour comprendre, punir, vivre à nouveau ; et tu es saisi par ton impuissance. Que faire pour Saidnaya ?

Je me souviens, j’avais 14 ans, je regardais les avions filer dans le ciel, si bleu, si calme. Je me disais : mais pourquoi ne viennent-ils pas nous aider, nous sauver, nous écouter, nous bombarder, nous qui sommes promis à la mort ? Pourquoi ne m’expédient-ils pas, ces voyageurs, un appareil photo, au bout d’un parachute ? Que je puisse être l’œil du monde. Que vous ne puissiez plus détourner le regard.

Certes, je n’ai pas de solution pour la Syrie. Mais je veux savoir, connaître. Je ne détourne pas les yeux. Je lis. J’écoute. Je veux connaître les noms. Saidnaya. Les méthodes. Les cruautés. Ce n’est pas une solution, mais c’est la guerre à l’impuissance ».

2 réflexions au sujet de « Visite de S21, la prison secrète de Pol Pot »

  1. Une visite que je n’ai pas eu le temps de faire à Phnom Phen mais qui m’a toujours semblé totalement nécessaire. A défaut, la lecture de l’Elimination est effectivement indispensable : instructive mais aussi joliment littéraire.
    Pour ce qui est des exactions de Mao, si son héritage est globalement considéré comme encore positif (mais la présence continue du PCC au pouvoir ne l’oblige-t-elle pas ?), la Révolution Culturelle et le Grand Bond en Avant ont été officiellement condamnés à un congrès du parti (en 80 ou 81 je crois) comme ayant fait partie des erreurs historiques. Et les nouvelles générations sont bien plus critiques qu’admiratives de Mao, même si son portrait trône encore sur la place Tian An Men… Les choses évoluent, lentement.

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