Tintin et les mystères du Lotus Bleu

Pour qui a un attrait pour la Chine, Le Lotus Bleu regorge de détails intéressants à analyser. Le Lotus Bleu – originellement nommé Les Aventures de Tintin, reporter, en Extrême-Orient – est le premier album d’Hergé très documenté historiquement. On y parle tour à tour de la guerre des Boxers, de l’invasion japonaise en Chine, des concessions internationales à Shanghai ou encore du trafic d’opium, le tout dans des décors ultra-réalistes. Petit tour d’horizon, à l’aide de l’ouvrage Le Lotus Bleu décrypté de Patrick Mérand et Li Xiaohan.

Zhang Chongren (张充仁)

Ce qui est intéressant dans Le Lotus Bleu, c’est que Hergé n’a pas écrit cet album tout seul. Zhang Chongren, un jeune étudiant chinois de l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, a eu une forte influence sur cette oeuvre. Zhang Chongren aidera Hergé à donner à l’album son côté réaliste, faisant du Lotus Bleu le premier ouvrage d’Hergé très documenté sur le plan historique (contrairement à Tintin au Congo par exemple qui est le reflet du colonialisme de l’époque), et même politiquement engagé. L’importance de Zhang Chongren est telle que le personnage de Tchang dans l’album représente Zhang Chongren lui-même, métamorphosé en héros de papier.

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Les clichés

Hergé joue dans Le Lotus Bleu avec les clichés. Juste après que Tintin – Dingding (丁丁) en chinois – sauve Tchang, ce dernier paraît surpris et dit à Tintin: « Je croyais que tous les diables blancs étaient méchants, comme ceux qui ont massacré mon grand-père et ma grand-mère il y a longtemps. Mon père m’a dit que c’était pendant la guerre des Poings de Justice ».  Et Tintin de reprendre: « Ah! Oui la guerre des Boxers » et de rajouter: « Mais non, Tchang, tous les blancs ne sont pas mauvais, mais les peuples se connaissent mal ». Puis, dans les cases suivantes, Tintin raconte à Tchang les idées préconçues des Occidentaux sur la Chine.

En voyant la première image, on ne peut s’empêcher de penser au docteur Fu Manchu (voir ici, la ressemblance est frappante), ce génie du mal d’origine asiatique. Ce que Tintin appelle ensuite les « oeufs pourris » sont en fait les « oeufs de cent ans ». Ces oeufs, bruns foncés, sont souvent des oeufs de cane conservés dans un mélange de cendres de bois et d’argile salés pendant plusieurs jours ou semaines. La deuxième case fait référence aux pieds bandés, pratique qui a duré près de mille ans en Chine mais qui a pris fin au début du XXe siècle. Ces clichés font rire Tchang qui s’exclame: « Ah! Qu’ils sont drôles, les habitants de ton pays!… ».

Quelques cases plus loin, Hergé tourne en dérision les Dupondt et nos clichés une fois de plus.

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Les Dupondt, déguisés, se font suivre par une foule hilare. Effectivement l’histoire du Lotus Bleu se passe durant la République de Chine et non pas durant la dynastie des Qing, les Chinois ne portent alors plus de nattes. Raté pour passer incognito. De plus, ils portent un dragon sur leurs robes, symbole de l’empereur… Pour le coup, les Dupondt ne dupent personne.

Le contexte politique à travers l’analyse des caractères 

Il est impossible de séparer Le Lotus Bleu de son contexte historique. Publié en 1936, le commerce de l’opium en Chine est toujours très développé et les tensions avec le Japon vont en s’accentuant. On doit à Zhang Chongren les caractères chinois qui viennent enrichir les pages de l’ouvrage. Il suffit de traduire ces caractères pour comprendre mieux le contexte politique au travers de l’oeuvre d’Hergé.

L’album datant des années 1930, les caractères utilisés sont ceux d’avant la réforme de 1964 et la simplification des caractères.

Des messages « cachés » :

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Sur l’image de gauche, derrière l’homme qui lit le journal, on peut apercevoir une banderole rouge avec les caractères suivants: 取消不平 (quxiao bu ping). La suite est cachée par le personnage, mais il ne fait aucun doute que l’expression complète est 取消不平等条约 (quxiao bu ping deng tiaoyue), soit Abolissons les traités inégaux ! C’est une référence claire aux guerres de l’opium et aux différents traités imposés aux Chinois par l’Occident.

Sur l’image de droite, derrière les personnages, on peut lire six caractères qu’il faut lire de la droite vers la gauche: 打倒帝国主义 (dadao diguozhuyi). Soit: Renversons l’impérialisme ! Nous y reviendrons un peu plus tard.

Différence entre les différentes versions:

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Cette planche est très intéressante. A gauche, il s’agit de la version du Lotus Bleu publiée en 1946. A droite, il s’agit de la version originale en noir et blanc de 1936. Les caractères chinois ont été modifiés. Ici aussi il faut lire les caractères de la droite vers la gauche. Dans la version modifiée de 1946, on peut lire: 大吉路 (daji lu), soit Rue du très bon augure. Dans la version originale de Zhang Chongren en revanche, les caractères sont les suivants: 抵制日货 (dizhi rihuo), soit Boycottez les produits japonais ! Pas exactement la même chose.

  

De la même manière que les caractères sur le panneau sont différents, le drapeau sur les blindés est également différent. Sur l’image de gauche, issue donc de la version de 1946, on aperçoit le drapeau japonais. Dans l’originale de 1936, en revanche, le drapeau qui apparaît sur le blindé est le drapeau de l’Armée impériale japonaise qui était utilisé jusqu’en 1945.

L’incident de Moukden

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Hergé va même jusqu’à relater l’« incident » de Moukden – aujourd’hui Shenyang – que certains qualifient comme le point de départ de la Seconde Guerre mondiale. Comme dans l’album, l’explosion d’une section de voie ferrée a été planifiée par les Japonais, s’empressant de faire accuser les Chinois, donnant ainsi un prétexte à l’invasion par le Japon de la Mandchourie. Hergé met même en scène un discours du Japon à la S.D.N – comprendre ici la Société des Nations, sorte d’ancêtre de l’ONU – ainsi qu’un peu plus loin dans l’album le retrait du Japon de la S.D.N. 

Au fil des pages, Le Lotus Bleu prend ainsi parti pour la Chine contre le Japon – ce qui est un point de vue nouveau pour l’époque – et semble dresser le portrait d’une Chine unie contre l’envahisseur japonais. Dans la réalité, une guerre civile fait rage à la même période en Chine entre le Kuomintang et le Parti communiste chinois. Dans Le Lotus Bleu Hergé dénonce ainsi l’expansionnisme japonais, mais aussi « l’impérialisme » occidental en Chine. 

Les concessions

Dans les années 1930, Shanghai était divisée en concessions. Les Français, Anglo-Américains et Japonais disposaient chacun d’un quartier non-soumis aux lois chinoises et n’avaient que peu de considérations pour la population locale. 

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Vous vous souvenez de l’homme dont Tintin casse la canne quelques cases plus haut ? Hé bien à travers la case suivante, ci-dessus à gauche, Hergé dénonce le comportement des Occidentaux en Chine. On voit un Occidental s’en prendre à un Chinois… devant un panneau dont les caractères chinois signifient, souvenez-vous, Renversons l’impérialisme !

Dans Le Lotus Bleu Hergé dénonce ainsi avec brio les clichés des Occidentaux sur les Chinois. Au final, le seul personnage cliché de l’aventure est… le japonais Mitsuhirato. Avec son nez écrasé, ses grandes dents et ses costumes à l’occidental – alors que Tintin est habillé comme un Chinois – pas de doute possible, Mitsuhirato est bien le méchant de l’histoire. En témoigne cette photo où, depuis son bureau, il gère le trafic mondial d’opium, un globe à sa droite comme en écho à l’expansionnisme japonais.

Inspiration

Pour illustrer la vie quotidienne en Chine dans les années 1930, Hergé s’est inspiré de plusieurs photographies.

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Vous connaissez certainement cette case extraite du Lotus Bleu. Elle a été inspirée par une photographie de Pékin de 1931.

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Cette photo a été prise par Heinz Von Perckhammer, un photographe autrichien, et été publiée dans un ouvrage nommé China and the Chinese en 1931. Heinz Von Perckhammer est connu pour ses photographies représentant scènes de vie à Pékin à la fin des années 1920 (voir ici) et pour avoir photographié les femmes des maisons closes de Macao (voir ici). 

Un autre exemple ci-dessous avec une autre case de l’album.

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Tintin porte autour de son l’inscription suivante: Ceux qui s’opposent à l’armée japonaise seront condamnés à mort. Voici la photo originale.influence

Le souci du détail a été poussé jusqu’aux caractères en arrière plan qui sont exactement similaires. Ici également il s’agit d’une photo prise originellement à Pékin, cette fois en 1928, que l’on retrouve dans un livre consacré aux anciennes photos de Pékin – 北京老照片的故事 (Beijing lao zhaopian de gushi) – ainsi que sur Sina. Pour ceux intéressés par des photos d’époque de Beijing, le blog tenu par l’auteur vaut le coup d’oeil.

Il est fort probable que le titre de l’album Le Lotus Bleu ait été inspiré par le film de 1932 Shanghai Express de Josef von Sternberg, dans lequel un mystérieux télégramme fait mention du Lotus bleu. Quant à la couverture de l’album, elle a sans doute été inspiré par la une du magazine A-Z, en 1932, qui représente la comédienne Anna May Wong – que l’on retrouve d’ailleurs dans Shanghai Express

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Il n’y à qu’à comparer aussi Anna May Wong dans Daughter of the Dragon en 1931 (voir ici) avec le dragon présent en arrière-plan de la case où Tintin reprend les clichés des Occidentaux envers les Chinois (voir ici).

Pour finir, quoi de mieux que d’analyser la dernière case de l’album ? On y voit M. Wang et Tchang agiter un mouchoir en signe d’au revoir, Tintin étant à bord du bateau. Il est intéressant de noter que quelques jours avant qu’Hergé ne dessine cette case, le vrai Zhang Chongren quittait la Belgique et embarquait pour rentrer à Shanghai. Cette dernière case a vraisemblablement été insipirée par une photo de Michaël Farr nommée Départ du LéviathanOn trouve sur un forum dédié à Tintin une comparaison intéressante (de Francois Nemov pour le citer) que je reprends ici.

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Bien sûr l’oeuvre d’Hergé comporte pleins d’autres mystères… Si vous souhaitez en savoir plus, je ne saurais trop vous conseiller de vous plonger dans la lecture de Le Lotus Bleu décrypté de Patrick Mérand et Li Xiaohan ainsi que dans la page dédiée sur le site officiel de Tintin.

Photo: http://www.galeriecollin.com/herge-tintin-affiche-le-lotus-bleu,3,2569

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