Les murs de Belfast

Martin annonce le ton: « j’étais membre de l’IRA et j’ai fais un peu de prison ». Martin c’est notre chauffeur, il conduit un des mythiques Black Taxi de Belfast. Dans les années 1970, les taxis noirs étaient le seul moyen de transport pour les habitants des quartiers républicains de Belfast-Ouest lorsque les bus étaient pris pour cibles et ne circulaient plus. Les chauffeurs de taxi étaient souvent arrêtés par la police car, en tant que catholiques, soupçonnés d’appartenir à l’IRA. Pour le coup, l’adage se vérifie avec Martin. De nos jours, nombre de chauffeurs se sont reconvertis en guides touristiques.

Nous arrivons sur Shankill Road, le quartier protestant et loyaliste, pro Royaume-Uni. Impossible de se tromper, des drapeaux de l’Union Jack flottent un peu partout. Nous sommes devant notre première mural. Je la prends en photo, mais je vois que Martin est un peu nerveux. Il nous explique l’histoire de ce mur: c’est un mémorial en l’honneur de Stephen McKeag, un loyaliste connu pour avoir assassiné une douzaine de catholiques. Parmi eux, un proche de Martin. Ces « exploits » lui ont valu le surnom de Stevie Topgun McKeag ainsi qu’une mural à son nom, précédé du très poétique « In proud and loving memory »… 

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Mural en l’honneur de Stevie Topgun McKeag, le « tueur de catholiques »

On range l’appareil et on écoute attentivement Martin qui nous décrit une page de l’histoire de Belfast durant les années 70 et durant Les Troubles. Il nous explique que la situation s’est grandement améliorée et que désormais le quartier est plutôt calme. Sauf aux alentours du 12 juillet… et nous sommes le 9. Chaque année, le 12 juillet, les loyalistes organisent une marche dans Belfast afin de commémorer la victoire du roi protestant Guillaume III contre le catholique Jacques II en 1690. Brandissant le drapeau britannique, ils marchent à travers Belfast, y compris à travers les quartiers catholiques et pro Irlande, ce qui est souvent source de tension. A cet effet, quelques jours avant les festivités du 12 juillet, d’énormes bûchers composés de palettes de manutention sont construits à plusieurs endroits, à l’aide de grands transpalettes. Des drapeaux de l’Irlande sont plantés au sommet du bûcher, ainsi que divers symboles catholiques – y compris des représentations du pape – et dans la nuit du 11 au 12 juillet le tout est brûlé dans une atmosphère de fête et d’alcool. Charmant.

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Un bûcher en cours de construction pour les célébrations du 12 juillet

On continue notre route pour arriver au « Mur de la paix » séparant le quartier protestant du quartier catholique. L’usage des guillemets  s’impose ici car je ressens devant ce mur et son nom la même ironie que lorsque j’ai vu la zone soi-disant « démilitarisée » entre les deux Corées (voir ici). Ce mur a été construit afin de limiter les violences entre communautés. Ironie du sort, pour passer de l’Irlande à l’Irlande du Nord il n’y a pas de frontière, en revanche ce mur sépare toujours les protestants des catholiques à Belfast… Ce dernier néanmoins délaisse un peu les peintures clivantes au profit de messages de paix ou de messages plus neutres. Depuis l’accord de paix de 1998, on peut ainsi croiser des murals commémorant le Titanic, qui rappelons-le, avait été construit à Belfast, ou encore une autre en hommage à Frederick Douglass, l’une des plus grandes voix abolitionnistes d’Amérique. Certains parlent de démolir ces murs dans les dix ans à venir. En attendant, la nuit les portes sont toujours fermées et il est impossible de traverser d’un quartier à un autre jusqu’au petit matin… 

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Le mur séparant les protestants des catholiques à Belfast

On traverse enfin vers Falls Road, le quartier catholique. Ici on sent que Martin est plus à l’aise, c’est son quartier, et il se laisse aller à quelques confidences. Il nous raconte comment de ce côté du mur, durant les émeutes de 1969, toutes les maisons de Bombay Street ont été brûlées par les loyalistes. Encore aujourd’hui, les maisons juste en face du mur sont grillagées afin de les protéger des éventuels projectiles. Le quartier catholique lui aussi exhibe ses murs un peu partout. Martin s’arrête devant l’une des murals les plus connus du quartier, celle de Bobby Sands. Républicain et membre de l’IRA, Bobby Sands est arrêté au milieu des années 1970 pour possession d’armes à feu. Il meurt en prison suite à une grève de la faim de 66 jours. Il est considéré en Irlande comme un héros de la cause républicaine et de la dignité des prisonniers politiques. Bien sûr Martin ne mentionne pas trop tous les attentats perpétrés par l’IRA. Pour lui ce n’est que de la légitime défense contre « l’envahisseur » britannique.

Je décide de continuer le tour du quartier seul, à pied. On sent une atmosphère particulière, au milieu de cette propagande murale. A côté de moi passent deux jeunes en moto, capuchonné afin de masquer leur visage, klaxonnant à tout va. Un peu plus loin, une voiture effectue quelques dérapages et quelques burns avant de partir en trombe. Certains bars interdisent de porter des maillots de foot ou d’équipes de sport afin d’éviter des conflits. De grands panneaux affichent dans la rue que les membres de l’armée britannique ou du service de police d’Irlande du Nord ne sont pas les bienvenus à certains endroits. Définitivement un autre monde que le Belfast moderne du centre-ville. 

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Mural en honneur de Bobby Sands et de l’IRA

Pour ceux que cela intéresse, Vice a réalisé un documentaire en quatre parties montrant les bûchers et les tensions aux alentours du 12 juillet: 1/2/3/4 (n’oubliez pas d’activer les sous-titres en cliquant sur le petit cc en bas à droite et en cliquant sur Options pour choisir le français).

Un documentaire intéressant sur les murals, réalisé par Vince Vaughn, est disponible sur le Netflix US/UK: Art of Conflict: The Murals of Northern Ireland.

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