La Vallée des Immortels: Blake et Mortimer à Hong Kong

La vallée des immortels est un album de la série Blake et Mortimer qui se déroule en deux tomes. Le premier, intitulé Menace sur Hong Kong, est paru en novembre 2018. Sa suite, Le millième bras du Mékong, est sortie en novembre 2019. Un peu comme ce qui avait été fait dans l’article tentant de décrypter Le Lotus Bleu, revenons ici sur les influences de cet album, la vérité historique, les caractères chinois utilisés au fil des pages et le lien entre cet album et Tintin.

L’histoire dans l’Histoire

Sans évidemment révéler toute l’intrigue, l’histoire de La vallée des immortels se déroule à un moment charnière de l’Histoire de Chine: nous sommes à la fin des années 1940, au moment des derniers seigneurs de la guerre et de la lutte entre les communistes de Mao Zedong et les nationalistes de Tchang Kaï-chek. L’histoire se déroule à Hong Kong, alors encore britannique, à Londres ainsi qu’à Kunming, dans le sud-ouest de la Chine.

Le récit fait également un bon dans le passé pour revenir au cours du IIIe siècle avant J.-C, à l’époque du premier empereur de Chine, Qin Shi Huang, et de sa quête d’immortalité. Le scénariste, Yves Sente, explique, à propos de Qin Shi Huang: « Il a réussi à vaincre tous les Royaumes combattants, mais les historiens ne savent pas précisément comment il y est parvenu. Il y a plusieurs hypothèses sur une arme qui lui aurait donné l’avantage, donc j’ai bâti mon scénario là-dessus ».

 

Nous sommes ainsi dans un mélange entre réalité historique et science-fiction. C’est le principe des récits de Blake et Mortimer que d’utiliser l’uchronie, à savoir le récit d’événements fictifs à partir d’un point de départ historique.

Sources d’inspiration pour La vallée des immortels

Cet album conserve les codes de la série Blake et Mortimer et reproduit le style de la ligne claire si cher à Hergé.  On retrouve ainsi des hommages à différentes oeuvres d’Hergé, comme par exemple ici à la couverture de Coke en stock.

 

Mais l’hommage le plus évident est celui au Lotus Bleu qui est apparent dès la couverture du premier tome de La vallée des immortels, et qui reprend la fameuse image de Tintin dans un pousse-pousse.

  .

On retrouve même un peu plus loin dans l’album de Blake et Mortimer un certain Tchang, qui, je le suis sûr, ne vous est pas inconnu. Il suffit de le comparer avec l’original, tout y est, de la couleur de la veste à celle des chaussures.

Au  détour d’une page apparaît également William Gibbons, homme d’affaires présent dans Le Lotus Bleu.

Souvenez-vous, ce même Gibbons qui maltraitait dans Le Lotus Bleu un Chinois et le traitait de « Sale Chink »… devant un panneau dont les caractères chinois signifient Renversons l’impérialisme ! Une scène similaire est représentée dans La vallée des immortels, où des marins britanniques veulent s’en prendre à une Chinoise.

  le lotus bleu sale chink

Les références et hommages sont nombreux, on pourrait citer également la reproduction du tableau Hotel Lobby d’Edgar Hopper dans une case, ou encore le capitaine Haddock accoudé à l’arrière-plan d’une autre, énième référence à Tintin. On jurerait presque que le verbe tintinnabuler a été inventé pour décrire cet album.

Analyse des caractères

Des caractères chinois sont souvent présents en arrière-plan du décor, indiquant le nom d’une boutique ou d’un lieu. Il y a seulement quelques cases dans tout le récit où les personnages s’expriment directement via l’utilisation de caractères chinois.

Commençons par ce que nous voyons en premier: la couverture du tome 1. Les caractères qui la composent sont des caractères simplifiés, et non des caractères traditionnels. Or, à Hong Kong, ce sont les caractères traditionnels qui sont utilisés. Et d’autant plus avant 1949, période où se déroule le récit, puisque les caractères simplifiés ont fait leur apparition seulement au milieu des années 1950-1960 en Chine continentale (et donc pas à Hong Kong où les traditionnels sont toujours utilisés aujourd’hui).

Ainsi sur l’image ci-dessus, entourée en bleu, on peut voir l’inscription 自行车 (zì xíng chē, qui signifie ‘vélo’), qui devrait être, en caractères traditionnels, 自行. De la même manière, entouré en jaune, le caractère 龙 qui est du chinois simplifié (lóng, qui signifie ‘dragon’) au lieu de 龍 en caractère traditionnel. D’autant que des caractères traditionnels sont utilisés plus tard dans le récit. Nous y reviendrons.

On aperçoit également un caractère écrit de manière incorrecte. Entourés en rouge, apparaissent les deux caractères suivants: 修鞋 (xiū xié, qui pourrait se traduire par ‘cordonnier’). Il manque ainsi un trait horizontal dans la partie supérieure du caractère 鞋.

Concentrons-nous désormais sur deux vignettes où les personnages s’expriment directement via l’utilisation de caractères chinois.

     

Sur l’image de gauche, on lit les deux caractères suivants: 停止 (tíngzhǐ, qui signifie ‘stop’). Ils sont ici correctement orthographiés et s’écrivent de la même manière en chinois traditionnel ou simplifié.

En ce qui concerne l’image de droite, c’est une autre histoire. On peut y lire les deux caractères suivants: 訴訟 (sùsòng, 诉讼 en caractères simplifiés). Et là le sens n’a… justement aucun sens. Ces caractères sont habituellement utilisés dans le cadre du droit, et peuvent se traduire par… ‘contentieux’ ou ‘procès’. 

Nous sommes ainsi assez loin de la justesse des caractères chinois présents dans Le Lotus Bleu, caractères qui, rappelons-le, avaient été écrits par Zhang Chongren, un jeune étudiant chinois de l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles (représenté par Hergé avec le personnage de Tchang dans le récit).

La ville de Hong Kong

Hong Kong peut être vue comme un personnage à part entière du récit. Force est de constater que la représentation de la ville est, elle, plutôt réussie et donne droit à de très belles cases. On reconnaît aisément les différents monuments et l’ambiance de l’époque y est assez fidèlement retransmise. Quelques recherches sur gwulo.com, qui recense des photographies d’époque de Hong Kong, permettent d’encore mieux s’en rendre compte. Revoyons quelques exemples.

L’une des cases fait apparaître le cénotaphe, un mémorial construit en 1923 pour commémorer les morts de la Première Guerre mondiale. La reproduction quasi exacte d’une photographie de 1925 confie un air d’authenticité à cette case.

     

Le second exemple est une case représentant le Kowloon Ferry Terminal. Si on la compare avec une photographie du même endroit prise en 1954, on se rend compte de l’attention portée aux détails.

     

Un troisième exemple avec la comparaison entre la reproduction du Queen’s Theatre dans l’album et cette photo prise en 1952 dans Queen’s Road Central. Le cinéma a été depuis démoli et aujourd’hui se dresse à cet emplacement la LHT Tower, un mall de 28 étages.

   

Enfin un quatrième et dernier exemple avec cette case illustrant le tram menant jusqu’au Pic Victoria et une comparaison avec cette photo du même endroit prise en 1950. On voit que les caractères en chinois traditionnel sont, en revanche, reproduits assez approximativement dans la vignette.

     

Fun fact: vous vous souvenez sur la page de couverture le caractère ‘车’ qui aurait dû être ‘車’ puisque les caractères traditionnels sont utilisés à Hong Kong ? Eh bien, ce caractère a été cette fois correctement écrit, bien que maladroitement, dans l’inscription 登山電(dēngshān diànchē, qui désigne le tram montant jusqu’au Pic Victoria).

On ressent néanmoins tout au long de l’album les efforts qui ont été faits pour reproduire la ville de Hong Kong en s’inspirant de photographies d’époque ainsi que les efforts effectués pour les recherches historiques. Dommage de ne pas avoir poussé les détails jusqu’aux bout en ce qui concerne les caractères chinois.

Crédit photo:
https://gwulo.com/atom/12381
https://gwulo.com/atom/12584
https://gwulo.com/atom/13024
https://gwulo.com/atom/15024  (avec l’autorisation de Pauline Taylor)

Une réflexion sur « La Vallée des Immortels: Blake et Mortimer à Hong Kong »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.