Birmanie: business avec le diable

La Birmanie devient un sujet à la mode et fait figure de nouvel eldorado en Asie du Sud-Est. Cette fois c’est Spécial Investigation qui, lundi 05 octobre 2015, a diffusé sur Canal+ le reportage de 55 minutes Birmanie: business avec le diable (vidéo ci-dessous). C’est à nouveau le journaliste Benoît Chaumont qui couvre le sujet. À nouveau car il avait déjà fait un reportage d’une dizaine de minutes sur la Birmanie pour Canal+, intitulé Dictature tour, dans l’émission L’effet papillon (voir vidéo en fin d’article).

Le début du reportage est une piqûre de rappel sur le passé du pays et sur sa politique. Rien de bien nouveau à l’horizon, d’autant que les termes employés sont souvent les mêmes. En gros: naguère infréquentable, le régime s’est refait une virginité et le président Thein Sein a troqué son uniforme militaire contre un costume trois pièces. Le reportage parle même des habits neufs du gouvernement birman, clin d’oeil à Les habits neufs du président Mao de Simon Leys en 1971. Les initiés n’y apprendront pas grand chose, mais le rappel est certainement nécessaire pour introduire le sujet auprès du grand public.

Il faut attendre la quinzième minute de reportage pour qu’un sujet plus nouveau pointe le bout de son nez: la délocalisation de l’industrie textile en Birmanie. On connaissait la sous-traitance au Bangladesh, au Cambodge, au Vietnam, voir même en Corée du Nord, mais la Birmanie était encore peu citée. Le reportage nous montre que des marques telles que Gap, Adidas et H&M font désormais fabriquer une partie de leur production en Birmanie. Un tour sur le site de l’Ambassade de France en Birmanie nous confirme que depuis 2012 plusieurs marques occidentales ont diversifié leur chaîne de production en Birmanie, y compris Top Shop, Gap, Adidas et H&M. Intéressant, surtout lorsqu’on se souvient que l’an passé H&M avait lâché M6 suite à la polémique sur l’émission Pékin Express qui était tournée… en Birmanie justement.

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Vient ensuite l’obligatoire sujet sur les rubis de Mogok. On le sait, 90% des rubis mondiaux viennent de Birmanie. Mogok est d’ailleurs également surnommée Ruby Land. Rien de très nouveau non plus dans cette partie puisque Joseph Kessel abordait déjà le sujet dans La Vallée des rubis en… 1955. « Plus secrète que La Mecque, plus difficile d’accès que Lhassa, il existe au cœur de la jungle une petite cité inconnue des hommes et qui règne pourtant sur eux par ses fabuleuses richesses depuis des siècles: c’est Mogok, citadelle du rubis… ».

Le sujet montre le travail des enfants (il suffit de se balader dans Rangoon pour voir des enfants servir dans les cafés, pas besoin d’aller jusque Mogok) et surtout les conditions de travail difficiles tout en dénonçant les salaires de misère. Mais pour le coup, la réalité est encore pire que ce qui est décrit dans le reportage: dans certaines mines, les employés sont payés en dose d’héroïne.

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Le reportage montre également les alliances entre le gouvernement birman et des entreprises chinoises, en particulier Wanbao Mining, pour l’exploitation du cuivre. Ce cas fait écho à la situation actuelle de la Mongolie qui se fait piller ses ressources naturelles par les entreprises étrangères, en particulier chinoises (sur le sujet, voir le documentaire Mongolie: victime de ses richesses ? ainsi que mon article sur les relations entre la Chine et la Birmanie).

Pour finir, je regrette que le sujet sur les entrepreneurs français présents en Birmanie montre ces derniers du doigt, les accusant de faire le jeu de la dictature. Certes, on connaît les scandales de Total en Birmanie dans les années 1990. Le reportage dénonce également – et justement – Zaw Zaw, un riche homme d’affaire birman « infréquentable », toujours placé sur liste noire aux États-Unis, en expliquant que le groupe français Accor a fait alliance avec lui pour la construction du Novotel de Rangoon. Mais il y a dans le lot aussi pas mal de jeunes entrepreneurs, d’expatriés, d’ingénieurs, de managers, etc. qui embauchent des birmans par dizaines et forment des employés, j’en ai plusieurs dans mon cercle d’ami et de connaissance direct, et ils ne méritent pas d’être mis dans le même panier.

Le documentaire reste néanmoins intéressant à visionner pour qui s’intéresse au Myanmar. Il est plus complet que le Dictature tour, également proposé par Benoît Chaumont, dont je parlais en début d’article. Certains, sur les réseaux sociaux, critiquent le silence du documentaire sur le sort de la minorité des Rohingyas. Il est vrai qu’au moment de citer les attaques dont les moines ont été victimes, le sujet aurait pu être mentionné, même si je pense qu’effectivement ce n’était pas le but du reportage. Je reproche néanmoins à beaucoup de ces documentaires sur la Birmanie de tenter d’en faire une Corée du Nord bis, alors que les deux pays n’ont vraiment pas grand chose en commun, et de ne pas assez mettre en avant les progrès fait par la Birmanie depuis 2012. Toute transition prend du temps.

2 réflexions au sujet de « Birmanie: business avec le diable »

  1. Je me permets de commenter en citant un de mes amis travaillant en Birmanie afin de donner des arguments en plus:

    « C’est vrai que le reportage est one sided. Et je pense qu’en Birmanie les entreprises étrangères apporte beaucoup plus a la population en terme d’égalité, de développement des infrastructures, de soutient de l’économie que le régime le fait et le fera.
    Les entreprises sélectionnées dans le reportage sont une minorité et je ne suis même pas sûr que total agisse encore comme il y a 5/10 ans.
    Parmi toutes les entreprises étrangères que je fréquente toutes payent leurs employée locaux au-dessus de 3 fois le salaire moyen. Et parfois même très très bien.
    Dans mon entreprise, on a eu au début quelques cas de sous-traitant (Birman) qui employaient des mineurs. Des règles et des contrôles strictes ont été instauré et il n’y a plus ce genre de pratique chez nos sous-traitants. Il faut faire évoluer les mentalités. Même ma copine (Birmane) ne comprend pas pourquoi je m’insurge de voir des ados femmes de ménage ou baby-sitter travailler dans les riches familles Birmane que je côtoie parfois. Elle me répond que leurs familles n’ont pas les moyens de leur payer l’école et que finalement elle ramène un salaire correcte a la maison qui permet de payer l’école au dernier né de la famille. Que travailler en tant que femme de ménages n’est pas si mal en soit comparer au travail des usines qu’on voit dans le reportage. ( au passage je dénonce carrément les marques étrangères qui produise a l’étranger sans aucun contrôle de leur sous-traitant ou en fermant les yeux.) Et j’ai du mal à trouver des arguments contre même si je désapprouve totalement le travail des mineurs. »

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