Le rapport de force entre Hollywood et la Chine

Si au milieu des années 1950, le réalisateur français Chris Marker se faisait appeler oncle soviétique lors de ses visites en Chine, il suffit de se promener aujourd’hui à Pékin pour remarquer que désormais on se fait plutôt interpeller par des meiguoren – américain, en chinois – ce qui nous démontre bien que l’influence est belle est bien passée du côté des États-Unis. Et ceci fonctionne également pour le cinéma. Actuellement en Chine, en parts de marché réelles, le cinéma américain représente 40 à 45%, la Chine 50% et le reste du monde se partage entre 5 et 10%.

La Chine dispose d’un quota draconien de trente-quatre films étrangers autorisés à la distribution sur son territoire – dont 14 en Imax 3D (quota qui sera renégocié en 2017). Pourtant, en 2012, pour la première fois les films importés ont pris plus de la moitié du total des recettes du box-office. Les recettes des entrées en salles ont grimpé de 30% en 2012, faisant de la Chine le deuxième marché au monde derrière les États-Unis et devant le Japon. Il faut dire que les blockbusters américains sont particulièrement bien reçus dans l’Empire du milieu. Dans le classement sorti en 2013 des dix plus grand succès de tous les temps du box-office chinois, on retrouvait quatre films étrangers, tous américains. En haut du podium, on retrouve Avatar de James Cameron, sorti en 2010, et ayant rapporté en Chine quelques 221,9 millions de dollars. Puis on retrouve respectivement à la troisième, cinquième et neuvième position Transformers : Dark of the Moon,Titanic 3D et Mission Impossible : Ghost Protocol. Puis courant 2014, Captain America : Le soldat de l’hiver et X-Men : Days of Future Past se sont tous les deux glissés dans le classement. Mais c’est surtout Transformers 4 : L’âge de l’extinction qui a fait sensation en se glissant directement à la première place du classement en rapportant, après seulement deux semaines d’exploitation en Chine, 280 millions de dollars. Il s’agit du plus gros succès de tous les temps en Chine.

shuhua milk transformers
Placement produit pour ShuHua Milk dans Transformers 4, Paramount Pictures ©

Un changement du rapport de force entre Hollywood et la Chine  est-il envisageable ?

On pourrait croire que le succès des films hollywoodiens en Chine montre bien le rapport de force d’Hollywood sur le cinéma chinois. Et pourtant s’est bien l’inverse qui est en train de se passer. La censure chinoise oblige les réalisateurs américains à s’adapter. Ainsi dans Men in Black 3 on croise des employés d’un restaurant chinois qui s’avèrent finalement être des monstres extraterrestres. Un peu plus loin, Will Smith dans son rôle d’agent du FBI efface la mémoire de passants d’origine chinoise. Ceci n’a pas plu aux censeurs pékinois et Sony a accepté de supprimer les scènes pour la sortie chinoise. Des membres de Sony ont par ailleurs confié qu’ils « auraient dû y penser avant » et « tourner ces scènes dans une autre enclave ethnique que Chinatown ». Dans Cloud Atlas des scènes de nudité, quelques dialogues ainsi que les scènes faisant apparaître deux hommes s’embrassant ont toutes été supprimées. La version chinoise du film est ainsi raccourcie de quarante minutes par rapport à l’originale. Le dernier James Bond, Skyfall, même s’il a été tourné en partie à Macao et Shanghai, se retrouve amputé des scènes où Bond neutralise un garde chinois ainsi que des dialogues concernant la prostitution à Macao.

James Bond à Macao, EON Productions ©
James Bond à Macao, EON Productions ©

Ainsi pour la première fois dans l’histoire du cinéma, les États-Unis s’adaptent et s’autocensurent même afin de toucher un marché étranger. En vue d’éviter la censure et surtout de séduire l’audience chinoise, certains distributeurs s’adaptent. Dans World War Z, dans une des séquences originales du film, plusieurs personnages discutent de l’origine de l’épidémie transformant les citoyens en zombies. L’un d’eux évoque la Chine. Afin d’éviter toute polémique, et afin de ne pas nuire à la sortie du film en Chine, Paramount s’est empressé de faire modifier la source de la pandémie dans la scène. Autre exemple flagrant: DMG et Marvel ont distribué une édition spéciale d’Iron Man 3 pour le marché chinois, avec une apparition de l’actrice chinoise Fan Bingbing. Encore mieux, Fan Bingbing apparaît au côté de Hugh Jackman dans la version internationale de X-Men : Days of Future Past. Déjà en 2010 dans son livre Mainstream, Frédéric Martel rapporte les propos de la vice-présidente de Sony Pictures: « Nous avons de plus en plus conscience que, lorsque nous faisons un film, nous le faisons pour le monde entier. Tout le film est construit dès sa conception, en fonction des marchés internationaux que nous visons ». Car désormais le box-office international rapporte beaucoup plus que le box-office américain.

20th Century Fox ©
Fan Bingbing dans X-Men: Days of Future Past,  20th Century Fox ©

De plus en plus de films sont réalisés en coproduction avec des sociétés chinoises, afin d’obtenir des investissements et de passer outre les quotas de films autorisés à la diffusion sur le territoire chinois. Transformers 4 : L’âge de l’extinction fait parti de ces films et son succès asiatique montre bien que désormais ce sont les États-Unis qui ont besoin du marché chinois. Imaginez les revenus potentiels ! Et afin de s’assurer que la séduction aura lieu, quoi de mieux pour Transformers 4 que de tourner certaines scènes en Chine (tout de même environ 40 minutes du film), à Pékin, Tianjin et Hong Kong ? Sans parler de tous les placements produit chinois qui apparaissent tout le long du film: ordinateurs Lenovo, la banque China Construction, les boissons lactées ShuHua, la liqueur Jian Nanchun, etc. Et si le rapport de force était déjà inversé ?

Pour aller plus loin:
101 East – Inside Chollywood
Adsandtrends – Transofrmers 4 : l’âge du placement produit
Courrier International – Le marché du cinéma chinois en brèves

Edité le 19/11/2014 

3 réflexions au sujet de « Le rapport de force entre Hollywood et la Chine »

  1. « son succès asiatique montre bien que désormais ce sont les États-Unis qui ont besoin du marché chinois »
    Je pense que tu vas un peu loin dans ton analyse et que pour l’instant Hollywood n’a pas besoin du marche Chinois pour financer ses films. C’est juste une manne d’argent suplementaire qu’ils souhaitent ne plus la negliger desormais.
    200 millions de dollards pour enlever 5 minutes de film, pour les producteurs/realisateurs qui pondent des merdes sans consistence et qu’y n’ont aucun demarche artistique. Apres tout, ils ont raison.

    1. @Antoine: sur le sujet y’a Courrier International (n°1254 du 13 au 19 novembre) qui a fait un numéro spécial « Hollywood-Pékin, la guerre du box-office » et qui cite un article du Financial Times: « Pour rentabiliser ses superproductions, Hollywood a désormais besoin de séduire le public chinois. Mais courtiser ce marché lui impose de périlleuses contorsions ».

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