A Touch Of Sin Xstream Pictures©

De A Touch of Sin à Black Coal, le film noir chinois a la cote

Le film noir Made in China a la cote. Après la Corée du Sud il y a quelques années, la Chine nous a récemment servi plusieurs films noirs dignes d’intérêt. Alors que A Touch of Sin du réalisateur chinois Jia Zhang-ke vient de sortir en DVD début juin 2014, Black Coalréalisé par Diao Yinan, sortait sur les écrans français dans la foulée. Retour sur un genre nouveau en Chine.

A Touch of Sin dépeint quatre histoires distinctes – toutes tirées d’histoires vraies – se déroulant en Chine et se terminant toutes tragiquement ou violemment. Chaque fois le personnage principal de l’histoire, tel dans les films de wuxia chinois, se retrouve seul face à une situation injuste et la solution passe par la vengeance. Alors que le film a gagné le Prix du meilleur scénario au Festival de Cannes 2014, le film a été censuré au dernier moment lors de sa sortie en Chine. Le journal Le Monde a rapporté les propos de Jia Zhang-ke, posté sur Weibo, à ce propos : « J’ai discuté de la sortie du film avec les autorités hier après-midi. Or, depuis cette nuit, le film est déjà disponible sur Internet. Je suis profondément désolé pour mes partenaires financiers de perdre ainsi le marché de la Chine continentale. Ma propre compagnie en assumera la responsabilité économique. »

A Touch of Sin, Xstream Pictures ©

Certains trouvent la censure justifiée vu le thème traité et l’explosion de violence qui apparaît parfois à l’écran. Pourtant le film, si on le regarde avec un œil différent, avait tout pour sortir sur les écrans chinois. En effet sur ce film Jia Zhang-ke a travaillé avec l’autorisation du gouvernement chinois – ce qui n’a pas toujours été le cas – en témoigne la participation de Shanghai Film et de Shanxi Film & Television Group au film. De plus, le thème du film ne dérange peut-être pas tant que cela : les affaires traitées étaient déjà toutes connues du public chinois car partagées via Weibo. De même, la violence n’éclate que contre les plus puissants, corrompus ou abusant de leurs pouvoirs. Cela fait bizarrement écho à la campagne anti-corruption de Xi Jinping lancée il y a peu. Peut-être que cette censure et cette inondation rapide du marché chinois de DVD pirate du film avait un autre but que de simplement censurer un film jugé trop violent. Car la perte du marché chinois implique surtout une forte perte financière pour Jia Zhang-ke. Et cette perte financière l’oblige à renoncer à un autre projet de grande envergure : la création de salles d’art et essai à Pékin – ce qui déplaisait au gouvernement. C’était une des grandes idées de Jia Zhang-ke, et il s’est vu contraint de l’abandonner pour raisons financières. Quoi qu’il en soit, le site East Asia nous assure que Jia Zhang-ke est en train de préparer son prochain film, Mountains May Depart, son premier film qui sera tourné en partie hors de Chine, à savoir en Australie.

Une semaine après la sortie en DVD de A Touch of Sin sortait sur les écrans français Black Coal. L’histoire nous conte une Chine noire et froide – aussi bien par le climat que par l’ambiance – jouant avec les oppositions de couleurs entre le noir, le charbon, et le blanc, la neige, comme une sorte de yin et yang nous rappelant qu’une situation n’est jamais figée. Ce film fait justement écho à A Touch of Sin, mais également à People Mountain People Sea de Cai Changjun sorti courant 2013, voir même à Drug War de Johnnie To. Black Coal a remporté l’Ours d’or du meilleur film lors du Festival du film de Berlin 2014. C’est un vrai polar noir mais il n’a pas été censuré par les autorités chinoises. Il faut dire que Black Coal narre principalement une enquête policière, tournant éventuellement en bain de sang à un moment, là où A Touch of Sin se concentre plus en détail sur le côté sombre et violent de la Chine, avec un point de vue plutôt nihiliste.

Diao Yinan
Black Coal, Memento Films Distribution ©

En parlant de nihilisme, je voudrais mettre en avant également un autre film qui était à l’affiche du Festival du film de Berlin cette année : No Man’s Land de Ning Hao, sorte de Western chinois, hybride entre No Country for Old Men des frères Coen – pour l’humour noir et le côté « western moderne » – et Madmax – pour le nihilisme et une fois de plus le côté « western moderne ». No Man’s Land a lui aussi été censuré par le gouvernement chinois : il est resté bloqué deux ans par la censure avant de finalement sortir sur les écrans chinois fin 2013 et de devenir un succès.

Pour conclure, ce n’est pas anodin que des cinéastes comme Jia Zhangke et Ning Hao perçent actuellement sur la scène mondiale. Jia Zhang-ke a pendant longtemps été le chef de file de la sixième génération de cinéastes en Chine alors que Ning Hao a apporté un vent nouveau sur le cinéma chinois avec Crazy Stone en 2006. Ce film fut un succès et une véritable surprise pour tout le monde. Le film se rapproche beaucoup des films de Guy Ritchie, en particulier Snatch, aussi bien dans la mise en scène que dans l’humour noir, et c’était une nouvelle façon de penser le cinéma en Chine : le marché était traditionnellement dominé par les films hongkongais ou hollywoodiens. De plus, le film ne parle pas de figures historiques ou de héros mais de gens ordinaires en Chine. Les personnages sont un reflet de la société. En ce sens Ning Hao avec Crazy Stone peut être rapproché de Jia Zhang-ke. Une fois le film sorti Ning Hao et son équipe ont décidé de vendre les DVD du film à 2 dollars pour lutter contre le piratage et au final le film rapporta six fois sa mise de départ.

Jia Zhang-ke – A Touch of Sin sorti le 03 juin 2014 chez Potemkine Films

Pour aller plus loin:

Le Monde – Le piratage de A touch of Sin, un coup dur pour Jia Zhangke
Chine et Films –
 Témoignage de Matthieu Laclau, monteur de A Touch of Sin

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